IA Power III – Comment Google est en train de manger le web qui l’a nourri
Il y a un vieux tableau de Goya où Cronos, le dieu du temps, dévore l’un de ses propres enfants.
Il y a quelque chose de profondément irrationnel dans cette scène : une créature qui doit son existence à sa descendance, mais qui choisit quand même de la détruire pour gagner un peu de temps de plus.
Pendant longtemps, j’ai vu cette image comme une allégorie abstraite. Aujourd’hui, j’y vois surtout un moteur de recherche qui a décidé de se prendre pour le monde lui‑même.
Aujourd’hui, j’y vois Google.
Pendant plus de vingt ans, Google s’est présenté comme le grand indexeur du web.
Son rôle officiel était simple : organiser l’information du monde, t’aider à trouver ce que d’autres avaient pris le temps de produire.
Tu écrivais un article, tu publiais un billet de blog, tu tenais à jour une fiche Wikipédia obscure, tu pondais une analyse sur un forum, et quelque part, un lien bleu finissait par pointer vers toi.
Le contrat implicite était bancal, mais compréhensible : tu donnes ton travail au web, Google t’envoie du trafic. Tu ne devenais pas riche, tu n’étais pas forcément visible, mais au moins il y avait une logique, un minimum de réciprocité.
Puis Google a décidé que ce n’était plus suffisant.
1. La fin des “dix liens bleus”
Avec les AI Overviews, les “AI answers” et les nouvelles interfaces de recherche centrées sur Gemini, Google ne se contente plus d’indexer le web : il le distille, le condense et le recrachera sous forme de réponses toutes faites.
La fameuse page de résultats, avec sa liste de liens, ses extraits, ses onglets, se transforme en une grande boîte de conversation.
Tu poses une question, tu obtiens directement un paragraphe bien propre, une liste numérotée, une explication vaguement pédagogique. Tout semble plus simple, plus rapide, plus fluide.
Et surtout, tu peux obtenir ce que tu cherches sans jamais quitter l’interface de Google.
Ce qui a l’air d’un progrès pour l’utilisateur est un coup de couteau pour ceux qui produisent encore du contenu.
Parce qu’à chaque fois que tu trouves ta réponse dans un encart IA sans cliquer sur le moindre site, c’est un créateur qui perd une visite, un média qui perd un affichage pub, un blog qui perd un lecteur potentiel, un wiki qui perd une raison de continuer à se casser la tête à tout tenir à jour.
La promesse “on vous enverra du trafic si vous faites du bon contenu” se transforme en “merci pour le contenu, on va maintenant le servir directement chez nous”.
2. Google coupe la base économique des sites
Un site web ne survit pas par magie.
Il a besoin de temps, d’argent, d’énergie, de gens.
Il a besoin de visites régulières pour justifier les heures de rédaction, d’édition, de maintenance.
Même si avec mes 20k visiteurs mensuels, je m’en tire bien, ce n’est pas mon métier mais ça demande du temps.
Je vous laisse imaginer pour les sites à millions de vues mensuelles.
Pendant longtemps, la recherche a été la base la plus stable de ce trafic : les réseaux sociaux étaient capricieux, les algorithmes changeaient au gré des paniques morales et des modes, mais Google, lui, offrait une forme de socle.
Si tu répondais bien à une question, tu pouvais espérer apparaître dans les résultats pendant un moment.
C’était fragile, mais c’était une base.

Quand Google met des réponses IA au-dessus de tout, ce socle se fissure.
Les utilisateurs trouvent ce qu’ils veulent sans cliquer, les sites voient leur trafic chuter, et avec ce trafic disparaît la seule raison économique de maintenir certains contenus.
Si plus personne ne consulte une page, pourquoi continuer à la mettre à jour ?
Pourquoi payer quelqu’un pour rester à jour si, de toute façon, l’IA prend toute la lumière et laisse les miettes à ceux qui font le travail ?
À court terme, Google gagne : les gens restent dans ses pages, voient plus de pubs, utilisent plus de services.
À long terme, Google scie sa propre branche.
3. Une IA qui détruit la qualité de ses propres réponses

Les IA ne “savent” rien par elles‑mêmes.
Elles sont des machines à deviner, à partir de ce qu’elles ont vu ailleurs.
Elles ont besoin d’un web vivant pour faire semblant d’être intelligentes.
Si ce web se fige parce qu’il n’est plus rentable, si les pages cessent d’être mises à jour, si les listes deviennent incomplètes, si les articles disparaissent derrière des paywalls, les réponses IA deviennent fatalement moins fiables.
Elles répéteront joyeusement des infos obsolètes, hallucineront pour remplir les trous et continueront d’afficher un ton sûr d’elles là où la matière première se sera effondrée.
C’est là que la métaphore de Cronos devient intéressante : un dieu qui dévore ses enfants pour ne pas être renversé, mais qui, ce faisant, détruit ceux-là mêmes qui auraient pu prolonger son existence autrement qu’en survivant dans la terreur.
Google est en train de dévorer les sites, les blogs, les wikis, les forums qui l’ont nourri pendant vingt ans, en espérant rester au centre du jeu. Mais un moteur d’IA sans web vivant, c’est juste une imitation de savoir qui s’auto‑récite jusqu’à la caricature.
4. Du web ouvert aux jardins murés

Pendant ce temps, une autre transformation se joue en parallèle : le web public se rétrécit.
Il y a vingt ans, internet débordait de blogs amateurs, de forums, de pages persos à moitié moches mais remplies de passion.
On tombait sur des tutos écrits par des gens qui n’avaient rien à vendre, sur des essais gratuits, sur des guides maintenus par pure obsession.
Je le vois de mon côté, je dois être l’un des deux derniers à tenir mon site alors que j’avais échangé avec un paquet de blogueurs, webmasters etc…
Aujourd’hui, une partie de cette énergie a migré ailleurs : vers des newsletters payantes, des Substacks, des Discord privés, des communautés fermées ou vers Youtube.
Les connaissances circulent encore, mais de plus en plus derrière des portes, entre initiés, dans des espaces qui ne sont plus indexés de la même façon.
Quand Google décide de privilégier des réponses IA au détriment des liens, il accélère ce mouvement.
Pourquoi continuer à publier gratuitement dans un espace où ton travail est aspiré, mélangé, anonymisé, recraché sans crédit ni trafic ? Pourquoi laisser ton texte accessible à tous si la seule chose que tu récupères, c’est la satisfaction vague d’avoir nourri une machine qui ne reconnaît même pas ton existence ?
À mesure que l’IA capture la couche visible, le contenu vivant se replie derrière des paywalls, des communautés, des plateformes qui refusent l’indexation massive.
Le résultat, c’est un web double :
- une façade publique, de plus en plus pauvre, qui sert de carburant aux IA ;
- et des espaces privés où la vraie conversation, la vraie expertise, les vrais échanges continuent, mais hors de portée des moteurs.
5. Chrome, Drive et l’invasion de la sphère privée

Google traite la façade comme un buffet open bar et commence à élargir son appétit aux éléments auparavant considérés comme privés.
Prenons Chrome.
Ainsi, le navigateur le plus utilisé au monde a commencé à installer discrètement des modèles d’IA sur les machines des gens, des fichiers massifs qui apparaissent dans un coin de ton disque sans que tu l’aies vraiment demandé ni compris ce qu’ils font.
Ce fichier, souvent nommé weights.bin, est en réalité le modèle Gemini Nano utilisé pour les fonctionnalités IA locales : détection de scams, suggestions d’écriture, “Help me write”.
Officiellement, c’est pour améliorer ton expérience et protéger ta vie privée en traitant certaines choses en local plutôt qu’en les envoyant vers les serveurs.
Mais pour pouvoir t’aider à écrire, il doit forcément lire. Lire ce que tu as à l’écran, lire ce que tu es en train de taper dans une zone de texte, lire des brouillons qui n’étaient peut‑être même pas destinés à être envoyés.
Google voit tout tel l’œil de Sauron ?
Dans le même écosystème, certains artistes voient leur compte Google bloqué parce qu’une IA a scanné leurs fichiers Drive et décidé que leur travail violait telle ou telle règle.
Une machine a tranché, et le pont qui te reliait à tes propres fichiers s’est effondré d’un clic.
On est passé d’un moteur de recherche qui indexait des pages publiques à une infrastructure qui surveille et juge ce que tu gardes dans tes dossiers privés.
Ce déplacement n’est pas neutre.
Il crée une situation où l’IA n’est plus seulement une couche au-dessus du web, mais une couche au-dessus de ta vie numérique.
Ton navigateur, ta messagerie, ton cloud deviennent des capteurs qui nourrissent des modèles conçus pour te prédire, te guider, te corriger, te suggérer.
On te dira que c’est pour ton bien, pour ta productivité, pour te “débloquer” quand tu as la page blanche.
Mais il y a une différence entre demander de l’aide à un outil, et vivre dans un écosystème où l’aide se déclenche en observant tout ce que tu fais, en continu.
6. Quand la responsabilité descend jusqu’aux chercheurs

Pendant que ce système se met en place, une autre ligne est franchie : celle de la responsabilité.
Au début, quand on parlait de “mass content theft at scale”, les critiques visaient surtout les grandes entreprises d’IA et leurs patrons. On se demandait s’il était légal ou moral de faire boire des modèles sur des bibliothèques entières de livres, d’articles, de vidéos, sans consentement explicite, sans compensation, sans transparence.
Aujourd’hui, la pression descend d’un étage.
Ce ne sont plus seulement les boîtes qui sont ciblées, mais aussi certains individus à l’intérieur : des chercheurs, des ingénieurs, des responsables de labo.
Dans une affaire récente, des auteurs poursuivent Meta et plusieurs de ses dirigeants pour avoir utilisé des dizaines de téraoctets de livres piratés pour entraîner des modèles comme LLaMA, en citant nommément des scientifiques comme Joelle Pineau et Guillaume Lample aux côtés de Mark Zuckerberg.
Les fusibles tombent mais les coupables restent
On les accuse d’avoir téléchargé des collections entières de livres via des sites de piratage pour alimenter des modèles internes, avant que ces modèles ne deviennent la base de projets ultérieurs.
On les désigne par leur nom, on les poursuit en justice, on les traite comme s’ils avaient mené des opérations clandestines à titre personnel, alors même qu’ils agissaient dans un cadre où la hiérarchie savait, validait, profitait.
Ça crée un étrange double standard.
D’un côté, les plateformes se comportent comme si tout ce qui était accessible sur internet – voire au-delà – pouvait servir de matière brute pour leurs modèles.
De l’autre, les individus qui ont mis en œuvre ces stratégies, parfois sous pression, parfois sans avoir réellement la main sur les choix, se retrouvent exposés, isolés, transformés en fusibles juridiques. Pendant ce temps, ceux qui ont donné l’ordre d’industrialiser ce pillage continuent d’annoncer des “révolutions” IA sur scène, sourire aux lèvres, comme s’ils n’avaient rien à craindre.
7. Un nouveau contrat social… sans consentement
Ce paysage-là n’est pas une “simple évolution technologique”. C’est un changement de contrat.
Jusqu’ici, le web reposait sur une entente implicite : si tu publies quelque chose, il peut être indexé, cité, repris, parodié, critiqué.
Mais en échange, il y a une forme de circulation : les gens viennent, voient ton nom, ton site, ton travail. Il y a des abus, des plagiats, des vols, mais la logique générale reste celle de la citation, de la référence, du lien.
Avec les IA intégrées dans la recherche, ce contrat est rompu.
Tu publies quelque chose, et ce quelque chose peut être absorbé dans un modèle qui répondra ensuite à des millions de questions sans jamais rappeler que c’est toi qui as fourni la brique.
Le lien n’est plus la monnaie d’échange. Le trafic ne suit plus. La visibilité disparaît.
À la place, tu obtiens une abstraction : “l’IA sait”.
Le progrès mais vers quoi ?
On pourrait dire : “c’est le progrès, il faut s’adapter”.
Sauf que le progrès, en théorie, n’est pas censé consister à transformer ceux qui produisent le savoir en externalités jetables.
Une innovation qui repose sur la destruction lente des conditions d’existence de ceux qui l’ont rendue possible n’est pas un progrès, c’est une capture.
Ce que je refuse, ce n’est pas l’idée d’une IA qui m’aide à comprendre un texte ou à structurer un mail.
Ce que je refuse, c’est un système où l’IA devient l’interface par défaut sur tout, en invisibilisant les sources, en asséchant leur écosystème, en colonisant jusqu’à mes fichiers privés.
Puis en renvoyant la faute sur quelques chercheurs lorsqu’il faudra bien désigner des coupables.
Je refuse une situation où les créateurs sont poursuivis pour une image non licenciée.
Pendant que des entreprises entières peuvent digérer des bibliothèques complètes sans qu’on soit capable de dire précisément ce qui a été utilisé, comment, à quelles conditions.
Je refuse un web où publier gratuitement revient à alimenter une machine qui te remplace.
Et je refuse un futur où la réponse “officielle” à ta question est un paragraphe généré par un modèle qui s’auto‑alimente à partir d’un monde de plus en plus pauvre.
Conclusion – Voir Cronos pour ce qu’il est

On aurait pu imaginer une autre trajectoire.
Une IA qui cite systématiquement ses sources de manière claire et visible. Une IA qui renvoie réellement du trafic aux sites, au lieu de tout retenir.
Voire une IA qui respecte les espaces privés, qui demande un consentement explicite et granulaire avant de s’installer sur ton disque, qui n’efface pas un artiste sur simple suspicion.
Une IA dont l’entraînement est encadré par des règles simples : pas de piratage industriel, pas de pillage à l’aveugle, pas de mécanisme qui rend économiquement impossible la maintenance du savoir.
On n’y est pas.
Pour l’instant, ce qu’on voit, c’est Cronos qui se régale.
Un géant qui a bâti sa puissance sur un web ouvert, et qui commence à le dévorer, morceau par morceau, en expliquant que c’est “pour notre bien”.
On verra plus tard si, une fois le festin terminé, il restera encore quelque chose à organiser, à indexer, à répondre. On verra si ses propres enfants, ceux qui ont grandi dans son ombre, n’auront pas envie un jour de lui rendre la pareille.
En attendant, le minimum, c’est de refuser de regarder cette scène comme une simple mise à jour de produit. Ce n’est pas qu’une nouvelle interface.
C’est un changement de rapport de force, un transfert de valeur, un cannibalisme organisé du web par celui qui prétendait en être le gardien. Et ça mérite qu’on le dise clairement, tant qu’il reste encore des mots à voler.
Refuser ce marché truqué, c’est simplement refuser de se laisser dévorer vivant par Cronos en échange de quelques miettes de visibilité.







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