Girl Power IX – Mangakas : ces autrices qui dessinent nos mondes

On répète souvent que le manga serait “un monde d’hommes”, que les shonen seraient écrits par des auteurs masculins et les shojo par des autrices cantonnées à la romance.

En réalité, les mangakas femmes ont façonné des pans entiers de la culture manga, créé des héroïnes inoubliables, bousculé les codes… et signé des séries lues par des millions de lecteurs, quels que soient leur genre ou leur âge.

Voici dix autrices et leurs séries, pour montrer à quel point “Girl Power” et “manga” se conjuguent depuis longtemps et de manière bien plus diverse qu’on l’imagine.

Rumiko Takahashi – La reine du gag et du chaos romantique


Rumiko Takahashi (高橋 留美子) est souvent surnommée la “reine du manga” : elle fait partie des autrices les plus prolifiques et les plus vendues au monde, avec une carrière qui court des années 80 à aujourd’hui.
Elle a débuté après avoir suivi la fameuse école de manga de Kazuo Koike, ce qui explique son sens redoutable du rythme et du gag visuel.

Ainsi elle s’impose dès 1978 avec “Urusei Yatsura” (Lamu), comédie SF à base d’aliens et de quiproquos. Et elle enchaîne ensuite avec :

“Ranma ½” est un festival de personnages féminins : Akane, Shampoo, Ukyo… chacune a un tempérament affirmé et des arcs propres, loin de la simple “love interest”.
“Inuyasha”, de son côté, donne une place centrale à Kagome, lycéenne moderne projetée dans un monde féodal ultra codé, qui garde son regard à la fois naïf et lucide sur ce qui l’entoure.

Rumiko Takahashi reste très discrète médiatiquement, avec peu d’apparitions publiques, malgré une influence immense sur plusieurs générations d’auteurs et d’autrices.

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Naoko Takeuchi – Sailor Moon, couple légendaire et révolution des magical girls

Naoko Takeuchi (武内 直子) est la créatrice de “Sailor Moon”, mais aussi chimiste de formation.
Elle a travaillé en laboratoire avant de se consacrer au manga, ce qui explique son attirance pour les symboles cosmiques, scientifiques et mythologiques.


Avant “Sailor Moon”, elle signe “Codename: Sailor V”, prototype du concept centré sur Minako.
Sailor Moon reprend l’idée d’une héroïne transformée, mais y ajoute une équipe, une mythologie de réincarnations, une romance qui dépasse le cadre du lycée et des combats cosmiques contre des déesses et des entités abstraites.

La série a redéfini la magical girl :

  • plus de filles mignonnes avec baguette magique
  • mais des guerrières qui meurent, ressuscitent, portent des traumas et sauvent littéralement l’univers.

Naoko Takeuchi est mariée à Yoshihiro Togashi (冨樫 義博), l’auteur de “Yu Yu Hakusho” et “Hunter x Hunter”.
Ils se marient en 1999.

On a donc, dans le même foyer, la mangaka qui a redéfini les magical girls et le mangaka qui a dynamité le shonen d’aventure.
Takeuchi a déjà aidé Togashi sur certaines planches pendant ses périodes de problèmes de santé, et ce couple est devenu une sorte de légende vivante du manga : Sailor Moon x Hunter x Hunter.

CLAMP – Le collectif féminin aux mille visages

CLAMP, c’est au départ un grand cercle de doujinshi composé de nombreuses femmes, qui se réduit progressivement pour devenir un noyau dur d’autrices.
Elles commencent en autoproduction, ce qui donne à leurs premières œuvres un côté “fanfiction devenue officielle”.

Parmi leurs séries les plus connues :

CLAMP brouille les frontières entre shonen, shojo et seinen.
Elles mélangent romance, violence, symbolisme religieux, humour et tragédie en assumant des ambiances très contrastées.

Elles jouent aussi beaucoup avec l’ambiguïté des relations (notamment masculines), influençant toute une génération de fans de BL et de fanfictions.

CLAMP aime réutiliser les mêmes personnages dans différents univers : Sakura, Syaoran, voire certains designs, se retrouvent de série en série.
Elles ont créé leur propre “multivers” bien avant que les comics américains et le cinéma ne popularisent le terme.

Hiromu Arakawa – Fullmetal Alchemist et la mangaka fermière

Hiromu Arakawa (荒川 弘) vient d’Hokkaidō et a grandi dans une ferme laitière. Elle le raconte dans ses bonus et dans “Silver Spoon”.
Ce passé rural irrigue son travail : sens du concret, respect du travail, conscience des corps fatigués et des conséquences matérielles des décisions.

  • “Fullmetal Alchemist” : shonen culte sur deux frères alchimistes qui affrontent les conséquences de leurs actes, la guerre, la manipulation d’État et les sacrifices humains.
  • “Silver Spoon” : récit semi autobiographique sur un lycée agricole, qui met en avant la dignité et la difficulté du monde rural.

Arakawa met en scène des personnages féminins qui ne sont ni décor ni quota :

  • Winry, mécano de génie, incarne le lien avec la vie civile et la reconstruction
  • Olivier Mira Armstrong, officier du Nord, symbolise l’autorité et la puissance militaire sans sexualisation facile
  • Riza Hawkeye cristallise la culpabilité des soldats et la volonté de ne pas répéter les horreurs du passé.

Dans ses autoportraits, Arakawa se représente souvent sous forme de vache avec des lunettes.
C’est son clin d’œil à son enfance à la ferme et à son humour pince-sans-rire, tout en gardant une distance avec l’idolâtrie autour des auteurs.
C’est quand même la femme derrière Full Metal Alchemist, l’un des plus grands mangas de tous les temps.

Natsuki Takaya – Fruits Basket et les cicatrices invisibles

Natsuki Takaya (高屋・奈月) est une autrice discrète, qui a connu des problèmes de santé pendant la publication de “Fruits Basket”, ce qui a entraîné des pauses.
Ce vécu, plus lourd que la moyenne, se ressent dans la manière dont elle parle de blessures émotionnelles, de résilience et de reconstruction.

“Fruits Basket” suit Tohru Honda, lycéenne orpheline qui se retrouve à vivre avec la famille Sôma, dont certains membres sont possédés par les esprits du zodiaque chinois et se transforment en animaux lorsqu’on les enlace.

Cependant, derrière la romance et la comédie, Takaya :

  • aborde frontalement les violences familiales, la manipulation, la dévalorisation
  • montre les stratégies de survie (hyper gentillesse, humour, colère)
  • questionne la façon dont on se libère d’un clan toxique sans nier les liens qui y existent.

“Fruits Basket” a eu droit à deux adaptations animées :

  • une première version en 2001, partielle et plus libre
  • un reboot complet en 2019–2021, qui adapte l’intégralité du manga et a remis l’œuvre au centre de la scène pour une nouvelle génération.

Yoshitoki Ōima – A Silent Voice et les voix qu’on n’entend pas

Yoshitoki Ōima (大今 良時) vient d’un environnement où la question de la surdité n’est pas abstraite : sa mère aurait travaillé comme interprète en langue des signes, et sa famille a été en contact avec des personnes sourdes.
Ainsi, ce contexte nourrit directement “A Silent Voice”.

Le manga raconte l’histoire de Shoya, qui a harcelé sa camarade Shoko, sourde, à l’école primaire, avant de tenter de se racheter au lycée.
On suit à la fois :

  • le point de vue de l’ancienne victime
  • et celui du harceleur repentant, sans jamais minimiser ce qu’il a fait.

Ōima montre la violence du harcèlement, mais aussi celle de l’indifférence : les profs, les autres élèves, les parents qui ferment les yeux.
Elle donne à ses personnages féminins, même secondaires, une vraie complexité : elles sont parfois complices, parfois résistantes, souvent en lutte avec leurs propres contradictions.


“A Silent Voice” est d’abord publié en one-shot et suscite des débats internes chez les éditeurs à cause de son sujet jugé trop sensible.
Sa sérialisation n’a été validée qu’après de longues discussions.
Ce qui montre à quel point Ōima a dû insister pour que cette histoire existe dans un cadre grand public.

Akiko Higashimura – Kuragehime et l’art de se moquer de soi

Akiko Higashimura (東村 アキコ) est une autrice prolifique, avec un sens aigu de l’humour et de l’autodérision.
Elle n’hésite pas à parler de son propre parcours, de ses échecs et de ses obsessions.
Notamment dans “Kakukaku Shikajika”, son manga autobiographique.

Kuragehime (Princess Jellyfish)
La série raconte l’histoire de Tsukimi, otaku des méduses, qui vit dans une résidence de femmes nerds peu douées pour le “monde social”. Elle rencontre un homme androgyne passionné de mode, issu d’une famille politique.
Ensemble, ils se retrouvent à lutter contre des projets immobiliers, la pression sociale et leurs propres complexes.

Ce qu’elle apporte :

  • casse les standards de beauté féminine mainstream
  • met en scène des héroïnes introverties, nerds, mal à l’aise, mais incroyablement attachantes
  • critique les attentes de la société vis-à-vis des femmes (être jolie, bien habillée, “présentable”).

“Kakukaku Shikajika”, son autobiographie, a remporté plusieurs prix prestigieux.
Elle y dépeint un mentor extrêmement dur qui la pousse à dessiner sans relâche, parfois jusqu’au burn-out, ce qui offre un regard rare sur l’envers du décor de la formation d’une mangaka.

Kaoru Mori – L’obsession du détail au service des femmes

Kaoru Mori (森薫) est réputée pour son perfectionnisme maniaque : ses planches fourmillent de détails sur les vêtements, les intérieurs, les paysages.
Elle est fascinée par les contextes historiques et par la manière dont la vie quotidienne des femmes s’y inscrit.

Emma & Bride Stories

  • “Emma” suit une domestique dans l’Angleterre victorienne et son histoire d’amour avec un gentleman.
  • Bride Stories (Otoyomegatari) raconte la vie de plusieurs jeunes femmes dans l’Asie centrale du XIXe siècle, entre mariages, traditions et bouleversements.

Mori ne raconte pas seulement de belles romances : elle documente les microgestes du quotidien, les réseaux de femmes (belles-filles, belles-mères, sœurs, voisines).
Et la façon dont elles négocient leur place dans des structures patriarcales très rigides.
Ses héroïnes ont peu de marge de manœuvre, mais elle montre comment elles trouvent, malgré tout, des espaces pour agir.

Dans ses postfaces, Mori remercie souvent longuement ses assistants, consciente de la masse de travail exigée par ses planches. Cependant elle a expliqué à plusieurs reprises qu’elle aime autant la recherche historique que le dessin.
Au point qu’on pourrait la croire autant historienne que mangaka.

Io Sakisaka – Les nuances de l’adolescence


Io Sakisaka (咲坂伊緒) s’est imposée comme une voix importante du shojo des années 2010, avec des histoires qui prennent très au sérieux les contradictions et les injonctions qui pèsent sur les adolescentes.

  • “Strobe Edge” montre ce que c’est d’aimer quelqu’un qui est déjà pris, et comment gérer le respect de l’autre sans s’effacer complètement.
  • “Blue Spring Ride” suit Futaba, qui cherche à se réinventer au lycée après avoir été cataloguée au collège, et interroge les étiquettes (“trop garçon manqué”, “trop girly”).

Sakisaka met en scène des héroïnes qui :

  • oscillent entre désir de plaire et besoin d’être honnêtes avec elles-mêmes
  • affrontent la jalousie, la peur de perdre leurs amies, la peur de “trop demander”
  • apprennent que dire “non” ou “je ne suis pas d’accord” n’est pas un crime.

Ainsi ses œuvres ont été adaptées en anime et en films live. Sakisaka s’implique parfois dans la supervision visuelle (couleurs, ambiances). Ce qui montre l’importance qu’elle accorde à la cohérence émotionnelle entre page et écran.

Q Hayashida – Dorohedoro, la mangaka qui fait sentir la boue

Q Hayashida (林田 球) a commencé comme assistante avant de lancer “Dorohedoro”, un manga qui s’est construit au fil des années dans un coin assez atypique du paysage : celui des récits crades, violents, drôles et étrangement chaleureux.
Elle s’est imposée dans des genres (horreur, SF crasseuse) souvent présentés comme “masculins”.

“Dorohedoro” suit Caiman, amnésique au visage de reptile, et Nikaido, sa compagne de route, dans un monde où des sorciers testent leurs sorts sur des humains transformés en cobayes.
C’est un mélange de gore, de blagues absurdes, de cuisine (les gyoza !) et d’intrigues mystérieuses.
Elle enchaîne ensuite avec “Dai Dark”, trip spatial horrifique, tout aussi barré.

Q Hayashida crée des héroïnes comme Nikaido qui :

  • n’ont rien à voir avec les canons de beauté classiques
  • boivent, se battent, cachent des secrets lourds
  • existent comme des personnes complètes, pas comme des “exceptions féminines” dans un cast d’hommes.

L’adaptation animée de “Dorohedoro” a popularisé son univers, mais le manga reste plus riche en textures et en petits détails.
Hayashida a expliqué qu’elle voulait avant tout s’amuser avec des mondes étranges plutôt que délivrer un “message” clair, ce qui n’empêche pas ses œuvres d’avoir une vraie profondeur.

Conclusion – Girl Power version mangaka

Mettre en avant ces mangakas, ce n’est pas faire un quota : c’est rappeler que nos imaginaires, nos héroïnes, nos héros, nos mondes préférés viennent aussi de plumes et de crayons de femmes. Elles ont façonné des magical girls, des shonen politiques, des drames intimistes, des comédies nerd, des sagas historiques et des univers boueux post-indus.

Elles prouvent qu’“autrice de manga” n’est pas un genre à part, mais une constellation de voix qui traversent tous les genres : shojo, shonen, seinen, josei, horreur, SF, comédie romantique.
Et si on aime autant ces histoires, c’est aussi grâce à elles.

Cependant, pour un prochain Girl Power, on pourra descendre de la page à l’écran : parler des créatrices de jeux vidéo, de scénaristes, de réalisatrices d’anime.
Et voir comment ce Girl Power version mangaka se prolonge dans d’autres médiums.

Un personnage souriant avec des cheveux bleu et une fleur de tournesol dans un ciel bleu.

Mythical Sinbad

Rédacteur en chef du Daily Moogle, capitaine d’un blog prestigieux dédié aux jeux vidéo, à l’anime et à la culture geek.

Je navigue entre analyses, passions et découvertes pour mettre en avant les mondes que j’aime faire découvrir.

2 réponses à « Girl Power IX – Mangakas : ces autrices qui dessinent nos mondes »

  1. Un bel article faut juste pas oublier Ai Ayzawa (Nana) qui est iconique et sinon Hoshino Katsura (D Gray Man) cela dit maintenant il y’a plus de femmes qu’au debut de l’exportation du manga en Europe et ça apporte aussi son lot de changement (Kei Urana et son Gachiakuta) les auteurs de blue exorcist Kato Kazue, celle de Black buter Yana Toboso) en bref y en a quelques unes…

    1. Je note aha, j’en ai gardé 10 sinon j’allais écrire un bouquin dessus héhé

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